Quand l’histoire de l’art décrypte l’évolution de la société

Femme peignant ses cheveux (1897), par Wladyslaw Slewinski (exposition La Toilette. Naissance de l'intime). J. SWIDERSKI/STUDIO PHOTOGRAPHIQUE DU MUSÉE NATIONAL DE CRACOVIE

Place des femmes, homosexualité, représentation des Noirs… Le regard sur les oeuvres d’hier intègre désormais des problématiques d’aujourd’hui. Une nouvelle approche qui a parfois du mal à pénétrer dans les musées.

L’année dernière, le musée d’Art moderne de la ville de Paris mettait Sonia Delaunay à l’affiche. Pour la première fois, une rétrospective révélait l’influence de cette pionnière de l’abstraction, jusqu’alors reléguée dans l’ombre de son mari, Robert Delaunay. En septembre prochain, le Grand Palais réhabilitera, lui, Elisabeth Vigée Le Brun, une portraitiste du XVIIIe siècle célébrée en son temps et tombée aux oubliettes. Tout un symbole.

Le “sexe faible” a longtemps été écarté de l’histoire de l’art. Mais les féministes ont rué dans les brancarts. Leur action a eu des répercussions : si la discipline, telle qu’elle s’écrit aujourd’hui et telle que l’illustrent certaines expositions, demeure affaire de spécialistes, ces derniers, notamment parmi les jeunes générations, l’analysent de plus en plus à l’aune des problématiques du monde contemporain. C’est ce que montre à sa façon le Festival d’histoire de l’art, dont la 5e édition se tient à Fontainebleau. Mais bousculer le “grand art” provoque des résistances.

Les féministes ont donc joué un rôle de détonateur. Impulsées par leurs mouvements revendicatifs, notamment américains, les “études de genre”, qui n’ont vraiment pénétré en France que depuis une dizaine d’années, ont secoué le conservatisme ambiant. Elles ont démontré que la discipline “reposait sur des notions hiérarchiques”, résume Olivier Bonfait, professeur à l’université de Bourgogne. “Si les femmes sont restées cantonnées à certains genres – fleurs, natures mortes ou portraits -, c’est parce que les moeurs leur interdisaient l’accès à d’autres formes d’expression, telle la peinture d’histoire, la plus noble, qui nécessitait la connaissance de l’anatomie”, plaide Johanne Lamoureux, directrice du département des études et de la recherche au sein de l’Institut national de l’histoire de l’art.

Ainsi ces remises en question permettent-elles de “faire émerger des figures de femmes en les replaçant dans le débat artistique”, poursuit-elle. Phénomène récent : les institutions emboîtent à leur tour le pas. “Le féminisme a abouti à repositionner l’art dans le champ social”, résume Anne Lafont, rédactrice en chef de la revue Perspective. Le musée Marmottan-Monet en apporte la démonstration. L’exposition La Toilette. Naissance de l’intime (jusqu’au 5 juillet) balaie cinq siècles de rituels de toilette, vus sous le prisme de Van Eyck, de François Boucher, d’Edgar Degas ou de Bettina Rheims. Enième digression sur le nu féminin? Non. Il s’agit, là, de comprendre l’évolution de la société. “L’histoire de l’art devient un outil de décryptage du monde”, estime Pierre Wat, professeur à Paris I.

“Relire les images sous un angle différent”

Par un effet boule de neige, “ces études sur les femmes se sont élargies aux autres minorités, notamment sexuelles”, poursuit Annie Claustres, maître de conférences à l’université Lumière de Lyon. Mais, si elles imprègnent le monde anglo-saxon, en France, elles dérangent. “Elles ne sont pas politiquement correctes”, juge cette dernière. “Il est dangereux de plaquer des schémas actuels sur le passé”, met en garde Florence Buttay, directrice scientifique du festival. Pourtant, selon Nadeije Laneyrie-Dagen, professeur à l’Ecole normale supérieure, c’est un aspect qu’on ne peut évacuer. “On connaît l’homosexualité d’un Vinci ou d’un Michel-Ange, mais on n’en parle pas trop, affirme-t-elle. Cette approche permet de relire les images, un vêtement, un geste, sous un angle différent.”

En 2012, Exhibitions, au musée du Quai Branly  SDP  Read more at http://www.lexpress.fr/culture/art/quand-l-histoire-de-l-art-decrypte-l-evolution-de-la-societe_1683474.html#H95HHAjh801A71s1.99
En 2012, Exhibitions, au musée du Quai Branly
SDP

L’art contemporain se prête davantage à l’exercice. En ce moment sont menées des recherches sur les années sida : “Audelà de la résistance d’une communauté, elles posent la question de la création, dans ce contexte particulier de la mort”, explique Annie Claustres. En revanche, de telles réflexions franchissent encore rarement la porte des institutions. En 2013, le musée d’Orsay a fait sensation en affichant Masculin/Masculin. Abordant la thématique du nu masculin, le musée tentait de dévoiler la “dimension homoérotique” de l’art, de David à Pierre et Gilles. Une première. L’exposition Chercher le garçon, qu’accueille le MAC Val, à Vitry-sur-Seine (Val-de- Marne), jusqu’au 30 août, prolonge à sa manière la problématique en l’élargissant, à travers les oeuvres d’une centaine d’artistes masculins contemporains. Des exceptions.

Encore plus sensibles sont les études sur les minorités ethniques. Sans doute parce que, “contrairement aux Etats-Unis, il n’existe pas de logique communautariste en France”, avance Johanne Lamoureux. C’est la spécialité d’Anne Lafont, qui prépare un ouvrage sur les catégorisations raciales telles qu’elles se sont élaborées durant les XVIIe et XVIIIe siècles, sur les traces de Buffon, reflétées par le pinceau d’un Largillière, d’un Watteau ou d’un Nattier. Avec un objectif : “Montrer que ces images s’inscrivent dans la vie politique.” Ses recherches l’avaient conduite à échafauder, pour le musée du Louvre, le projet d’une exposition consacrée à la représentation des Noirs au siècle des Lumières. Soutenu par Henri Loyrette, directeur de l’institution, l’événement, prévu pour mars 2014, a été annulé par son successeur, Jean-Luc Martinez, quelques mois avant sa programmation, pour… “raisons économiques”.

Au musée du Quai Branly, on n’y est pas allé par quatre chemins. En 2012, Exhibitions révélait comment les Expositions universelles avaient, tout au long du XIXe siècle et jusqu’au début du XXe, propagé le racisme en montrant, tels des phénomènes de foire, des “sauvages” venus d’Afrique, d’Océanie … Dans un monde dominé par les images, il est indispensable d’en maîtriser les codes, et l’histoire de l’art, aujourd’hui, est un bon décodeur.

par Annick Colonna-Césari

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Et si c’était Élisabeth Vigée-Lebrun qui avait inventé le Joker?

En 1787, la célèbre portraitiste Élisabeth Louise Vigée Le Brun expose un autoportrait au salon de peinture du Louvre. Sa fille sur les genoux, elle se représente esquissant un sourire gracieux, un rien charmeur, qui révèle de délicates dents blanches. Ne serait-ce pas là le premier sourire de l’art occidental ?

Aujourd’hui, ce genre de sourire est partout : publicités, affiches de campagne électorale, clichés personnels, photos de famille, réseaux sociaux et dans la plupart de nos échanges quotidiens. Il s’est imposé comme la norme de la représentation de soi, le symbole de notre être-au-monde. Les publicités agressives pour soins dentaires, le boom des solutions blanchissantes et l’apparition de « bars à sourire » à tous les coins de rue : il est clair que ce ­sourire « à la Vigée Le Brun » n’a jamais été aussi couru.

Mais étonnamment, au XVIIIe siècle, ce sourire avait été jugé scandaleux et déplacé par les contemporains de la peintre. Il laissait entrevoir des dents blanches et c’est précisément ce qui choquait. Depuis l’Antiquité, on n’avait jamais vu ça. Quiconque s’amuserait à parcourir les galeries et musées du monde entier ne trouverait pas une seule représentation d’un sourire éclatant avant 1787. On y voit des bouches entrouvertes et des dents, bien sûr, mais toujours connotées de façon négative. Cela suggère soit l’appartenance à la plèbe, soit la folie du sujet représenté, l’absence totale de contrôle de ses émotions. Dans la peinture d’histoire, une bouche ouverte et des sourcils froncés sont toujours le signe d’émotions violentes comme la peur, l’épouvante, le désespoir, la rage ou encore l’extase. C’est ainsi, par exemple, que sont peints, dans la plupart des toiles flamandes du XVIIe siècle, les ivrognes qui peuplent auberges et tavernes. Il en va de même pour les portraits d’enfants n’ayant pas encore atteint l’âge de raison, comme La Marchande de crevettes de William Hogarth. Quelques rares artistes, comme Rembrandt, Antoine Watteau ou Georges de La Tour se sont représentés avec un large sourire, sans craindre de laisser entrevoir leurs (très vilaines) dents. Mais c’était un hommage délibéré à Démocrite, le philosophe grec dont le rire furieux renvoyait à la folie du monde. Quoi qu’il en soit, Démocrite reste l’exception qui confirme la règle. Et si la Joconde avait entrouvert ses lèvres d’un tout petit centimètre, on l’aurait prise pour une putain, une gueuse ou une folle.

À cette époque, on gardait la bouche fermée et le sourire sous contrôle, pour des raisons essentiellement pratiques. L’hygiène bucco-dentaire était on ne peut plus rudimentaire. On commençait à perdre ses dents vers l’âge de 40 ans, voire bien avant. Se frotter les quenottes avec un tissu et se passer un cure-dent entre les molaires étaient ce qui se faisait de mieux en termes d’hygiène dentaire. Quant aux médecins, ils n’avaient aucun intérêt pour la dentisterie, donc aucun traitement à proposer. Louis XIV, l’homme le plus puissant d’Europe, n’était pas mieux loti que le plus pauvre de ses sujets. Son sort était peut-être même bien pire car il raffolait de douceurs et de confiseries qui gâtèrent ses dents très tôt. Dans les années 1680, confié aux soins d’un enthousiaste arracheur de dents, le roi Soleil perdit le peu de ­ratiches qu’il lui restait sur la mâchoire supérieure ainsi qu’un morceau de palais. Pendant plusieurs semaines, alors qu’il mangeait en public à Versailles, les soupes et boissons qu’il avalait rejaillissaient par son nez dans l’assiette. Son chirurgien dut cautériser la plaie et lui ressouder le ­palais au fer rouge.

CONTROLE DES ORIFICES

Au cours du XVIIIe siècle, tout commence à changer, du moins à Paris. On assiste, dans la capitale française, à l’émergence d’une science qui se rapproche de notre dentisterie moderne. Un certain Pierre Fauchard, qui deviendra le saint patron de la profession, prend la tête d’un groupe d’individus qui revendiquent pour la première fois le nom de « dentistes » (au lieu d’arracheurs de dents). Ils proposent un vaste choix de nouveaux services : plombage, limage, nettoyage, blanchiment, repositionnement et même transplantation de dents. Ils recommandent aussi l’utilisation d’une brosse à dents. Ainsi naît ce petit objet, tout comme les dentiers de porcelaine créés par le chirurgien Nicolas Dubois de Chémant, qui, à l’aube de la Révolution française, s’inspire des techniques avant-gardistes de la manufacture de Sèvres.

Le portrait de Vigée Le Brun est une parfaite publicité pour la dentisterie parisienne de l’époque, même si des dents d’une telle blancheur font d’elle un cas encore exceptionnel. Car la plupart de ses contemporains ne faisaient pas appel aux services d’un dentiste. L’étude d’échantillons prélevés dans les cimetières suggère même un pic historique de mâchoires en piteux état, l’introduction du sucre des colonies dans le régime alimentaire faisant, à cette époque, des ravages.

Mais si Vigée Le Brun a choqué le Paris des Lumières, c’est aussi parce qu’elle transgressait les normes et les conventions culturelles de l’époque dont l’art n’était que le reflet. Depuis la Renaissance, la bienséance et la politesse imposaient le contrôle absolu de son corps et donc, a fortiori, de ses orifices. Sourire la bouche ouverte ou rire en public, sans parler de roter, bâiller, se ronger les ongles, tirer la langue, cracher, éternuer ou se curer les dents de façon ostentatoire était aussi mal vu que péter ou se gratter le cul aujourd’hui.

La plupart de ces comportements sont restés inadmissibles tout au long du siècle. Et c’est grâce au sourire que les choses ont commencé à changer. Les progrès de la dentisterie parisienne aidant, entrouvrir les lèvres est devenu acceptable. Et même souhaitable, avec l’importance nouvelle donnée à la manifestation des sentiments. Cette tendance se dessine avec les grands romans sensibles du siècle, tels que Pamela et ­L’Histoire de Clarisse Harlowe de Samuel Richardson, ou encore Julie ou la Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau. Le lecteur moderne est souvent frappé par tant de cris, de sanglots chez ces héroïnes luttant pour leur vertu et qui triomphent, glorieusement, un sublime sourire aux lèvres. Cet angélique sourire devint alors un modèle pour les élites parisiennes, souhaitant afficher leur sensibilité… et de belles dents saines et blanches. Ainsi, dans son autoportrait de 1787, Mme Vigée Le Brun ne fait pas que ravir les dentistes, elle se singularise comme une personne sensible, transgressant allègrement les conventions du passé.

LES « DUCK FACES » PULLULENT

Le beau sourire de Vigée Le Brun mit du temps à s’installer. Au XIXe siècle, il redevint suspect. Il faudra attendre la seconde moitié du XXe siècle pour que le sourire devienne ce symbole simple de sociabilité et d’amitié tel que nous le connaissons. C’est entre les années 1920 et 1930 que l’on commence à dire « cheese » devant l’objectif. L’art du portrait se démocratise. La publicité, les soins dentaires haut de gamme et la photo instantanée finiront d’imposer ce sourire aux belles dents blanches dans la culture moderne.

Mais à force de le démocratiser, d’en faire un des principaux arguments de vente du capitalisme moderne, le sourire n’est-il pas devenu trop commun ? Le sourire de Mme Vigée Le Brun la différenciait de la masse. Aujourd’hui, sans cesse, il nous y renvoie. Dans un tel contexte, a-t-il un avenir ?

La réponse n’est peut-être pas loin. Dans la dernière édition du BP Portrait Award, le célèbre concours organisé chaque année par la National Gallery à Londres, les sourires étaient singulièrement absents des portraits en compétition. On préfère désormais les visages sérieux, dignes et nobles. Dans la mode, les dents blanches font toujours vendre mais ceux qui cherchent à se démarquer adoptent un air inexpressif, un peu condescendant. Les mannequins font la moue. Anna Wintour affiche un visage impassible. Piercings et tatouages transforment l’expression. Les duck faces pullulent sur les réseaux sociaux. Cette tendance s’imposera-t-elle ? Les jours du sourire hollywoodien seraient-ils comptés ?

Source: Vanity Fair