Un portrait imaginaire de la reine/blogueuse Marie-Antoinette

Marie-Antoinette 2015, tête à clics Illustration Anna Wanda Gogusey
Marie-Antoinette 2015, tête à clics Illustration Anna Wanda Gogusey

Moquée et harcelée par le petit peuple des «haters», la célèbre youtubeuse continue vaille que vaille ses tutoriaux beauté.

Pour contacter Marie-Antoinette, il suffit de se connecter sur Skype. Depuis qu’elle est victime d’un lynchage en ligne, la jeune femme n’accorde plus d’interview in real life. Elle refuse catégoriquement qu’on vienne la déranger dans ses appartements du Petit Trianon, où elle a trouvé refuge depuis le début de cette traque numérique. C’est là, dans le décor de sa chambre blanc et or, qu’elle continue, imperturbable, de filmer ses tutoriaux beauté et mode, des vidéos diffusées sur sa chaîne YouTube aux 3 millions d’abonnés. Pourtant, tout avait commencé comme un conte de fées pour la jeune fille apparue sur les radars people à l’âge de 14 ans avec son blog mode Lagazettedesatours.com. Mais la lune de miel a été de courte durée. Avec le succès, les haters se sont vite multipliés. En devenant le symbole de l’essor des blogueuses mode et beauté, elle a cristallisé autour d’elle un faisceau de haine sans précédent, un déferlement de violence qui paraît disproportionné face à cette jeune femme de 1,63 m.

Tout y passe. On lui reproche sa superficialité, sa frivolité, ses fautes de français, ses posts sponsorisés qui ne disent pas leur nom, son mode de vie dispendieux, la vacuité de ses occupations (se lever tard et faire la fête) et surtout son look atypique. La mode capillaire qu’elle a lancée, la coiffure en pouf, vite reprise par le magazineVogue, est devenue la cible de tous les photoshops. Et en même temps, comment résister à la tentation quand, dans une vidéo, elle explique comment elle coince des tiges d’acier au milieu de ses faux cheveux pour ensuite y accrocher tous les objets qui lui tombent sous la main ? Le jour où elle révèle que les fleurs qu’elle porte dans ses cheveux trempent dans des vases d’eau qu’elle a cachés à la racine de sa perruque, elle devient la risée d’Internet. Pourtant, elle continue de défendre Léonard, son coiffeur. «C’est un immense artiste.» De même, quand on l’interroge sur ses robes totalement importables, elle ne se démonte pas, et affirme d’un ton tranché :«Désolée de ne pas promouvoir H and M. Je ne porte que du made in France. C’est mon amie Rose Bertin qui fabrique mes tenues. Je vous signale que je participe ainsi au rayonnement du pays !»

Mais le coup fatal lui est porté l’an dernier quand elle se retrouve prise dans une sombre affaire, connue sous le hashtag #colliergate. Un bad buzz dont elle se serait bien passée. Il s’agit d’une escroquerie complexe au terme de laquelle les voleurs ont fait croire au cardinal de Rohan qu’elle avait un compte Twitter secret par lequel elle correspondait avec lui. Le but était de faire miroiter au cardinal un amour éternel de la part de la jeune femme en échange de millions d’euros. Le compte était, en réalité, géré par une certaine La Motte, et Marie-Antoinette en ignorait tout. Si elle n’a rien à se reprocher, le verdict est un camouflet pour elle. L’acquittement de Rohan laisse entendre qu’il était plausible pour le cardinal de croire qu’elle lui envoyait des sex pics, et lui demandait de lui offrir des colliers hors de prix. Et cette possibilité était rendue encore plus crédible par les rumeurs concernant les problèmes de sexualité, ou plutôt d’absence de sexualité, qu’elle rencontrerait avec Louis, son boyfriend au charisme de limande. Interrogée sur ce colliergate, elle affirme : «Je suis calme comme on l’est quand la conscience n’a rien à se reprocher.» Mais, un brin amère, elle ajoute : «Internet a été trompé, il l’a été cruellement, mais ce n’est pas par moi.»

Depuis, les trolls ne la lâchent plus. Surnommée «l’Autri-chienne», «Mme Déficit», «la Catin royale», «la Fureur utérine» et on en passe. Sans parler des photomontages qui la montrent dans les postures les plus obscènes avec toutes sortes d’animaux. Grandiloquente, elle commente : «Souvenez-vous qu’on n’emploiera pas un grain de poison contre moi. Les poisons ne sont pas de ce siècle-ci : on a la calomnie qui va beaucoup mieux pour tuer les gens, et c’est par elle qu’on me fera périr.» A l’heure numérique, on ne guillotine plus, on harcèle. Chacune de ses vidéos, même sur le sujet le plus léger, est l’objet de railleries sans fin. Elle hausse les épaules : «C’est un enfer que notre Internet, il n’y a pas moyen d’y rien dire même avec les meilleures intentions du monde.» Avant d’ajouter : «Si j’ai commis des fautes, je les ai bien expiées.» Certes, la jeune femme est exaspérante mais il est difficile de ne pas voir dans ce cyberharcèlement la conjugaison de deux éléments : un fond de misogynie évident et un racisme contre cette fille d’immigrés autrichiens. «Je naquis dans une famille nombreuse. Je suis arrivée en France à l’âge de 14 ans, et l’intégration n’a pas été chose aisée.» Quand on tente d’en savoir plus sur ses orientations politiques, et ce qu’elle pense de l’attitude assez dure de l’Autriche à l’égard de la Grèce, on se heurte à une jolie langue de bois : «Mon plus grand soin est désormais de soutenir l’union entre mes deux pays, si je puis m’exprimer ainsi.»

Si elle se montre réticente à évoquer la politique européenne ou la montée de la pauvreté dans l’Hexagone, elle devient plus prolixe dès qu’il s’agit de produits de beauté. Interrogée sur la rumeur selon laquelle elle mange des tablettes d’arsenic pour s’anémier et blanchir son teint, elle s’emporte. «C’est n’importe quoi ! Je suis la première blogueuse beauté à vouloir revenir au naturel. J’exhorte les autres à cesser d’utiliser de l’oxyde de plomb pour se poudrer et cacher les traces de petite vérole !» Effectivement, dans ses vidéos, elle réaffirme qu’il faut cesser de trop se maquiller et prendre soin de sa peau plutôt que de chercher à masquer ses imperfections. Outre ses masques à base de moelle de bœuf, sa recette naturelle la plus célèbre reste bien sûr l’eau cosmétique de pigeon. «Je nettoie ma peau avec de l’eau cosmétique de pigeon. La recette est simple : deux pigeons, du pain blanc, des noyaux de pêches, des blancs d’œufs, du jus de citron. Tout ça macère dans du lait de chèvre avec de l’eau distillée. J’ajoute du camphre, du sucre et de l’alun brûlé. J’expose ensuite le mélange au soleil pendant trois jours, puis, je le garde dans une cave pendant environ quinze jours. Après avoir filtré le liquide, il est prêt à être utilisé.»

Malgré elle, Marie-Antoinette est surtout le symbole d’une époque de superficialité, d’une jeunesse à laquelle on reproche de s’intéresser plus aux secrets de la cosmétique qu’à l’état du monde. A la fin de l’interview, elle nous annonce la sortie d’un livre de ses plus beaux selfies, avec sa copine Vigée Lebrun. Une publication qui ne manquera pas d’exciter encore plus ses détracteurs les plus virulents. On ignore ce qui l’emporte chez elle entre l’inconscience et la provocation.

Marie-Antoinette en 5 dates : 

Novembre 1755 : Naissance de Marie-Antoinette.16 Octobre 1793 : Guillotinée. 2006 : Marie-Antoinette de Sofia Coppola. Juin 2006 : Lancement du blog de Garance Doré.Mai 2015 : Sortie du livre #EnjoyMarie. 2016 : Parution prévue de Selfme.

by Titiou Lecoq

Source: Libération

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