Sotheby’s vend à Paris les biens de la famille de France – Y compris une “Vigée Lebrun”

«Je ne vous laisserai que la haine et des larmes pour pleurer.» On se croirait dans une tragédie grecque ou, mieux encore, chez Jean Racine. Ces mots se voient pourtant prêtés au comte de Paris (1908-1999), Henri VI pour les monarchistes français, qui connaissait apparemment des différents insurmontables avec ses enfants. Une nombreuse progéniture… Sur les onze garçons et filles qu’il avait eus d’Isabelle d’Orléans-Bragance (1911-2003), il en subsistait alors neuf de vivants.

Le dernier acte de cette pièce à rebondissements (on a de loin dépassé les cinq actes réglementaires) se déroulera les 29 et 30 septembre chez Sotheby’s Paris. En deux jours, la multinationale dispersera ce qui reste de l’héritage mobilier des Orléans. Deux cent trente deux lots se verront proposés sous le titre un peu vague d’«Une collection pour l’Histoire». Les trois objets phares se sont vus retirés in extremis de la vacation. La ministre de la Culture Fleur Pellerin a interdit toute exportation pour le portrait de Louis XIII par Philippe de Champaigne, les comptes manuscrits du château d’Amboise des années 1494-1495 et le portrait de la duchesse d’Orléans (1) par Elisabeth Vigée-Lebrun (2). Ils feront l’objet de tractations de gré à gré, le séjour forcé en France diminuant fortement leur valeur commerciale.

Une fortune dilapidée 

La consultation du luxueux catalogue édité pour l’occasion rend perplexe. Tout ça pour ça! Richissime en 1940 (il avait alors hérité de 400 millions de l’époque), le comte de Paris aura dilapidé ses avoirs pour des chimères politiques. Il se voyait monter sur le trône de France avec l’appui du général de Gaulle. L’homme a de plus maintenu un train de vie dispendieux, alors que s’évanouissaient les terres au Maroc ou les immeubles en Métropole. Quelques brouilles ont achevé sa ruine. Volontaire, selon certains. En créant la Fondation Saint-Louis en 1975, Monseigneur (je respecte le protocole) aurait sciemment lésé son épouse et sa descendance. Il avait mis dans le corbillon ses châteaux d’Amboise, de Bourbon l’Archambault comme la chapelle royale de Dreux et la chapelle expiatoire de Paris.

Tout a plusieurs fois mal fini. En 1975 précisément, Monseigneur rencontrait sa nouvelle compagne Monique Friesz. Il devait quitter en 1986 Madame (autre titre d’usage), qui avait publié quelques années plus tôt son livre à succès «Tout m’est bonheur». Il faut dire que le couple princier habitait, à Louveciennes, une maison nommée Le Cœur Volant… Il ne lui restait plus au comte qu’à se disputer avec ses enfants. Ce fut chose faite en 1993. Cinq d’entre eux, «les conjurés d’Amboise», attaquèrent sa gestion du patrimoine familial. Le premier procès d’une interminable série. Un petit-fils a en effet fini par s’en mêler. En 2014, un tribunal jugeait la dernière de ces affaires après douze ans de procédures.

Plusieur ventes précédentes 

Entre-temps, l’émiettement s’accentuait: Il y avait eu une vente chez Sotheby’s Monaco en 1991. Il y en aura une autre chez Christie’s Paris en 2008. Le merveilleux «Portrait du duc d’Orléans» par Ingres finissait par ailleurs au Louvre pour 11 millions d’euros, prix d’ami, grâce au groupe AXA. Le musée avait aussi récupéré la parure de saphirs de Marie-Antoinette et Joséphine, rattrapée à la frontière.

En 2014, la saga des rois (détrônés) maudits trouvait son terme. La Fondation de France gardait les biens immobiliers, lourds à entretenir. Les objets d’art revenaient à la famille. Ou du moins ce qui en restait. Car il n’y a finalement pas grand chose dans le catalogue. C’est après la Révolution déjà que les Orléans avaient perdu dans les années 1790 leur fabuleuse galerie de peintures, qui fait aujourd’hui la richesse de certains châteaux anglais. Et en 1853 s’est déroulée la vente de la galerie espagnole de Louis-Philippe, riche de dizaines de Zurbaran ou de Murillo.

Un ensemble très historique 

L’histoire l’emporte donc sur l’art, chez Sotheby’s. Il y a là de jolies aquarelles de Carmontelle sur la cour des Orléans sous Louis XV et Louis XVI. Un ou deux portraits de famille intéressants. Un service de Sèvres un peu tardif produit pour la reine Marie-Amélie. Les dessins du prince de Joinville, un fils de Louis-Philippe et de la dite Marie-Amélie, qui avait un petit talent. Un ou deux beaux meubles, mais guère davantage. Des souvenirs en pagaille, dont beaucoup de décorations de l’ordre du Saint-Esprit. Certaines estimations semblent coquettes, bien sûr, mais tout cela sent la fin de partie. Vingt-huit ans après sa participation en fanfare au «millénaire capétien» (4) il ne reste plus grand chose de la famille de France, dont l’actuel chef Henri, né en 1933, se veut Henri VII.

On verra s’il y aura beaucoup de royalistes dans la salle, pour rattraper cela les 29 et 30 septembre.

(1) Epouse du régicide Philippe-Égalité et mère du roi Louis-Philippe, la duchesse survécut à la Révolution. Elle avait rencontré en prison un politicien d’extrême-gauuche, qui se prit de passion pour elle. Ils passèrent le reste de leur vie ensemble, au grand scandale des royalistes comme des républicains. L’aventure n’est bien sûr pas racontée dans la préface du catalogue, respectueuse des Orléans jusqu’à la flagornerie.
(2) Coïncidence? Elisabeth Vigée-Lebrun a aujourd’hui sa rétrospective au Grand Palais.
(3) Hugues Capet, ancêtre des Bourbons et des Orléans, est monté sur le trône en 987.

Pratique 

«Une collection pour l’Histoire», Sotheby’s, 76, rue du Faubourg Saint-Honoré, Paris, vente les 29 et 30 septembre. Visites du 18 au 28 septembre de 10h à 18h, sauf le lundi.Tél. 00331 53 05 53 05, sitewww.sothebys.com

Photo (AFP): Le comte de Paris (Monseigneur ou Henri VI) au temps de sa superbe, vers 1950.

Prochaine chronique le dimanche 13 septembre. Archéologie à Brescia, avec une gigantesque exposition sur “Rome et les gens du Po”. C’est très spectaculaire.

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