Vigée Le Brun, madame rêve

Le Grand Palais consacre une belle rétrospective à celle qui fut la portraitiste préférée de Marie-Antoinette avant de devenir celle de la plupart des grandes cours d’Europe.

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Ce peintre souffre d’un triple handicap. Et il fallait bien le Grand Palais pour redresser l’image. Primo: Élisabeth Louise Vigée Le Brun (1755-1842) a servi de caution féminine à l’histoire de l’art. Quand elle est mentionnée, c’est surtout comme un caractère ayant eu le courage de s’imposer dans un milieu masculin. Secundo: ayant traversé les temps agités, du crépuscule de l’Ancien Régime au règne de Louis-Philippe, Vigée a écrit. Beaucoup. Au soir de sa vie, ses Souvenirs étaient devenus très épais. Ils constituent aujourd’hui une source de première main sur les cours et les salons d’Europe dans laquelle les historiens puisent à plaisir. Mais, du coup, voilà notre dame réduite à son rôle de grand témoin; d’abord chroniqueuse avant que d’être peintre. Tertio: quand Vigée est tout de même étudiée comme telle, on évoque essentiellement ses premiers succès. Ceux qui la conduisent à devenir la portraitiste préférée de Marie-Antoinette. Or la majeure partie de sa production est postérieure à 1789. L’exposition décline cette dernière au premier étage du Grand Palais, après avoir rappelé au rez-de-chaussée la formation, les amis, les concurrents (et aussi les concurrentes!), l’établissement à l’Académie et à Versailles, enfin la gloire, notamment acquise comme reine de la mode puis comme maître des scènes de tendresse maternelle.

Digne de Chardin

On découvre alors une artiste qui connaît parfaitement ses classiques, qui traite les carnations avec l’ambition d’un Rubens (dont elle se rêvait la compagne) ou d’un Van Dyck, qui joue parfaitement du langage de la couleur, qui s’attache à la précision des matières et à la vivacité des étoffes avec le soin des génies romains, vénitiens ou bolognais. Enfin, Vigée excelle dans l’art délicat d’enjoliver sans que cela se voie. Ses modèles ne sont jamais trahis par un excès de tricheries. Toutefois, celles-ci existent.

Cette science infuse de la grâce, sans doute l’a-t-elle acquise également à l’étude de Raphaël. Au Grand Palais, alors qu’on ignore l’identité de la majorité des modèles, les portraits émeuvent. Le sourire d’une bouche pulpeuse découvrant volontiers ses dents, un regard pétillant, sérieux ou rêveur, la superficialité en réalité très travaillée des chapeaux ou des rubans à la mode, tout, jusqu’à ce sang bleuté qui semble circuler sous les peaux laiteuses, concourt à un sentiment de fraîcheur, de délicatesse et de liberté sensuelle. Tant chez les hommes que chez les femmes. Et, par-dessus tout, chez les enfants. À commencer par ses plus proches: son frère cadet, Étienne, et sa fille unique, Julie. Le premier, Vigée le peint alors qu’elle n’a que 14 ans. Voilà d’emblée un chef-d’œuvre digne de Chardin. Campé de trois quarts, coiffé d’un tricorne et muni de son matériel de dessinateur, Étienne nous fixe avec une fierté d’adulte seulement démentie par ses joues roses. Ironie de l’histoire, à la Révolution, il deviendra membre du Comité de nationalisation des biens du clergé. Autant dire un ennemi pour Vigée la monarchiste. De son côté, Julie, qu’on découvre en bébé aux grands yeux, lovée dans un giron maternel rayonnant, se métamorphose en Vénus adolescente (Rubens encore). Sa mine mélancolique prélude aux pires orages. Ils ne manqueront pas et la rupture sera vécue comme un échec par Vigée. Le seul peut-être d’une carrière et d’une vie en tous points exceptionnelles.

by Eric Bietry-Rivierre

Source: Le Figaro

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