Vigée Lebrun sur un mode mineur. Mundus muliebris. Mundus plasticae.

Elizabeth Louise Vigée Le Brun - Mademoiselle Brongniart
Elizabeth Louise Vigée Le Brun – Mademoiselle Brongniart

A mon grand regret je ne puis m’associer aux propos de Marc Fumaroli au sujet de Vigée Lebrun. A mon grand regret parce qu’un de ses livres La Diplomatie de l’Esprit, et notamment “Le sourire du sens commun”, m’a inspiré une partie entière de ma thèse sur le sens commun. Or d’une certaine façon, l’éloge du portrait et en particulier celui d’Elisabeth Vigée Lebrun, s’inscrit dans la même veine, et semble en prolonger la thèse. Il s’agit de penser l’art des salons, celui de la conversation, art très français et très féminin qui culmina au XVIIIème siècle et auquel se serait adjoint un art du portrait. Mais là je cale: Vigée Lebrun n’est pas un grand peintre: le XVIIIème siècle d’ailleurs n’est pas un grand siècle de peinture comparé aux siècles précédents, même si la France offre deux grands noms: Watteau et Chardin, le portrait joue chez eux un rôle mineur. Non Vigée Lebrun est surclassée par son modèle c’est-à-dire le tableau qui lui a inspiré sa série de portraits au chapeau de paille, à savoir le Portrait de Suzanne peint par l’immense Rubens, situant le portraitiste français en net recul par rapport à Rubens, par la composition, la facture, la vigueur, et que ce soit pour l’exécution des cols, des voiles et des dentelles, des drapés et des chevelures, Rubens, de manière gestuelle ou avec soin et détail, puissance et rythme, aura maîtrisé son sujet de façon écrasante et ce pour la plupart de ses successeurs. V l reste prisonnière d’un dessin descriptif, sans grande construction, mièvre et molasson, et pourtant très sec de traitement, la matière et la pâte lisse ne supporterait d’ailleurs aucune comparaison avec Rubens ou le Gilles de Watteau, ou encore l’autoportrait à la visière de Chardin, un pastel autrement plus pictural. Son métier apporte une densité à certains tons, un rouge profond sur l’épaule d’un buste, le noir profond fuselant la manche d’un bras, aux zébrures bleu nuit, aux plissés cendrés, mais on reste ici dans l’artisanat, d’un Bronzino par exemple.

Le portrait dont je suis passionné, en tant qu’artiste, n’a jamais été séparable de la peinture à mes yeux, c’est dire à quel point j’aurais aimé souscrire à l’alliance que fumarolli établit entre l’art du portrait et l’art de la conversation. Mais qui peut s’extasier devant les Quentin de La Tour ou même les Greuze, pourtant séduisants, lorsqu’on a dans les yeux les premiers Hals, je ne parle même pas des plus enlevés, des plus géniaux, ou les premiers Titiens pour rester dans le même registre de la comparaison. Les portraits mondains du XVIIIème siècle français sont fort peu plastiques, comme ne le sont aussi ceux de Hyacinte Rigaud sous Louis XIV. La construction monumentale des autoportraits de Poussin y fait défaut. On se plaît d’ailleurs à célébrer le Louis XIV artiste, mais il n’y a pas eu de peintres sous son règne. Pour le XVIIIème siècle français, nous connaissons l’exception Fragonard, évidemment. Même si pour des raisons bien mystérieuses, ce peintre prodigieusement doué resta en chemin comme un Frans Hals raté.
Mais Elisabeth Vigée Lebrun a été prescripteuse de mode, lança au cours d’un célèbre souper les robes et les décors à la grecque. Ce n’est pas rien. Au fond ne s’agit-il pas surtout d’une grande modiste et décoratrice?
Non, cher Marc Fumaroli, l’art du portrait n’a pas disparu sous les selfies et les multiples warholiens. Le mundus de mundus muliebris, dont vous rappelez l’étymologie d’ornement, le mundus comme ornement donc aura présenté une figure féminine à travers les siècles, souvent partagée entre la performeuse, vieille allégorie, “Désir de peindre” du poète, “A une passante”, femme sans peinture, Nadja la “plasticienne”, et le modèle par excellence avec et sans la mythologie pygmalienne des Marguerite Steinheil, des Phrynè. Berthe Morizot, grande femme peintre cette fois, se sépare de toutes les Kiki de Montparnasse. Phrynè oui, mais avec Apelle et Praxitèle. Mundus plasticae.
Et non le mundus funèbre de la fondation que j’avais révélé à Derrida lui qui ignorait ce mundus, la fosse creusée lors de la fondation du temple ou de la cité romaine, lien avec les morts, et que l’on vénérait avec des restes d’animaux et une poignée de la terre des ancêtres, fondation abyssale du monde ignorée par ces grands penseurs du monde que furent Heidegger et Derrida, lui lors de son dernier séminaire, moi, en prophète une nouvelle fois, prophète de lui-même, comme il se plaisait à le dire, avec nos portraits, à un an de sa mort, pour substituer publiquement la figure du mundus latin, qui inspire la religio, le scrupule devant le sacré, subsitué au messianisme, et même à la messianicité sans messianisme, pensée de l’ouverture révolutionnaire qu’il interrogeait avec son Spectres de Marx et son Marx and Sons.
Maintenant le mundus-ornement vient accompagné le mundus des spectres. Le passage de l’amitié qui est l’être-en-commun avec les spectres. De l’être-en-commun avec l’ornement. Plastique.
Je n’ose pas dire la “plastique plastic” dont on a qualifié le film de Périot sur les révolutionnaires allemands de la RAF, Baader Meinof, maîtres de l’image suppose-t-on. Mais en dehors du film actuel, nous n’avons que les tristes représentations de Gerhard Richter portraitiste de Baader. Il manque la beauté du mort. Ce n’est pas si simple.
Mundus. Mundus muliebris. Mundus plasticae. Plastica mundorum.

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