La Russie comme seconde patrie

Autoportrait au chapeau de paille (après 1782), Londres, National Gallery. Crédit : Nationalgallery.org.uk

Élisabeth Louise Vigée Le Brun illustre parfaitement la maxime cornélienne selon laquelle la valeur n’attend pas le nombre des années – encore qu’il faille ici donner au mot valeur son sens actuel. Après la mort de son père, le pastelliste Louis Vigée, la jeune Élisabeth poursuit ses études auprès d’amis du peintre et, dès 14 ans, réalise des portraits de commande. Elle acquiert rapidement une clientèle parmi les aristocrates et se voit vite baptisée « peintre de la beauté et son incarnation ». Elle doit le tournant décisif de sa carrière à Marie-Antoinette qui fait d’elle sa « première portraitiste ».

Le succès dure plusieurs années. Survient la Révolution. L’artiste est contrainte de s’exiler avec sa fille Julie. Elle vit alors à Rome, Naples et Vienne. Ses espoirs de retour rapide en France s’évaporent et, en 1795, Élisabeth part pour Saint-Pétersbourg, séduite par les rumeurs du règne éclairé de l’impératrice Catherine la Grande. Dans ses mémoires, rédigés bien plus tard, en 1835, l’artiste avoue : « J’ai supposé judicieusement que même un court séjour en Russie me permettrait de reconstituer mon capital ». Son séjour s’avère franchement prolongé : elle passe sept ans et demi de sa vie en Russie.

À la conquête de Saint-Pétersbourg

L’artiste est fascinée par Saint-Pétersbourg dès le premier jour, et la ville semblait être tout autant éprise d’elle. Le luxe de la vie aristocratique y allait au-delà de ce qu’elle avait connu dans les autres capitales européennes. La « Parisienne russe » est reçue à la cour et par les meilleures familles comme une égale, sans la moindre allusion à ses modestes origines.

Portrait de la grande duchesse Élisabeth Alexeïevna (1795), Saint-Pétersbourg, Musée de l’Ermitage.. Crédit : V.Terebenine , L.Heïfets/Musée d’État de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg, 2015

Élisabeth noue rapidement des relations avec le grand monde, dont les membres de la famille impériale et est même reçue par Catherine la Grande en personne sans en avoir fait la demande. Mais c’est de la grande-duchesse Élisabeth Alexeïevna, épouse du futur empereur Alexandre 1er, que l’artiste est particulièrement proche.

Les portraits de Vigée Le Brun se distinguent par leur volonté d’éviter les poses trop solennelles et les habits officiels. Cette qualité se manifeste déjà à Paris où, peu avant la Révolution, Élisabeth jouissait d’une réputation d’arbitre des élégances. À Saint-Pétersbourg, sa tendance à vêtir les dames de la cour de tuniques amples et de dénouer leurs cheveux à sa guise était parfois perçue comme un affront à la décence, mais de telles réactions étaient rares. Les aristocrates russes laissaient volontiers l’artiste expérimenter avec leur physique. Elle était, bien entendu, beaucoup plus réservée avec les hommes nobles, ce qui ne l’empêchait pas de se faire une renommée de portraitiste à la mode dans la gente masculine également. Les commandes pleuvaient. Son entrée à l’Académie impériale des arts peut être considérée comme l’apothéose de son séjour en Russie. On peut dire que la « période russe » coïncide avec sa véritable maturité artistique.

Témoin de son époque

À l’époque, à Saint-Pétersbourg comme à Moscou, il était de bon ton de commander des portraits à des artistes étrangers. Pourtant, cette mode touchait à sa fin : des noms russes synonymes de talent faisaient leur apparition sur la scène artistique du pays – Fedor Rokotov, Dmitri Levitski, Vladimir Borovikovski. Vigée Le Brun a exercé une influence évidente sur ce dernier, ainsi que sur plusieurs autres jeunes portraitistes russes : c’est elle qui définit le plus clairement la transition en douceur du sentimentalisme au préromantisme dans la peinture de portrait. Autrement dit, outre son succès en tant qu’artiste invitée, elle a laissé sa marque dans l’histoire de la peinture russe. Sans oublier que la galerie de portraits qu’elle a créée est également un témoignage historique de la portraiture à la période charnière qui chevauche les XVIIIème et XIXème siècles.

Les sept années et demie qu’Élisabeth passa à Saint-Pétersbourg et à Moscou eurent leur lot de joies, mais aussi de troubles (le plus dramatique étant la discorde et la rupture quasi-totale avec sa fille Julie qui se maria contre la volonté de sa mère). Néanmoins, son expérience de la vie en Russie reste très positive.

Portrait du baron Grigori Stroganov (1793), Saint-Pétersbourg, Musée de l’Ermitage. Crédit : V.Terebenine, L.Heïfets/Musée d’État de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg, 2015

Dans ses mémoires, Vigée Le Brun raconte cette histoire : en passant un matin à cheval, Alexandre 1er, récemment couronné, s’arrête près de son coupé et entame une conversation amicale. Le lendemain, il lui demande par un intermédiaire de peindre son portrait. En apprenant que le séjour d’Élisabeth en Russie touche à sa fin, Alexandre et son épouse lui font promettre de revenir. Des décennies plus tard, cette promesse non tenue la tourmente encore : « Lorsque j’ai traversé la frontière russe, j’ai fondu en larmes. J’avais envie de faire demi-tour et je me suis juré que je reviendrais auprès de ceux qui m’ont entourée si longtemps de leur amitié et de leurs soins et dont la mémoire restera à jamais dans mon cœur. Mais le destin ne m’a pas permis de revoir le pays qu’à ce jour j’appelle ma seconde patrie ».

​La « période russe » d’Élisabeth Vigée Le Brun a officiellement produit une cinquantaine de portraits – mais ils sont sans doute plus nombreux. Certains tableaux ont disparu dans les révolutions et les guerres du XXème siècle ; quelques portraits de famille ont été emportés par les nobles émigrés qu’elle avait peints et leur destin reste inconnu. Mais les œuvres restantes sont conservées dans les collections nationales russes, principalement à l’Ermitage et au Musée russe de Saint-Pétersbourg ainsi qu’au Musée des beaux-arts Pouchkine à Moscou.

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